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Dernières étapes à Metz et Nancy: “Curieuse idée !”

1 juin 2016 | Par David Abittan

Dernières étapes après bientôt trente jours de voyage, Metz et Nancy sont aussi les deux seules villes du Grand Est au programme du Tour de France de l’Architecture. Trente-trois heures de visites, de routes, de rencontres et de voies ferrées.

Metz et sa signalétique de Ruedi Baur - Photo : David Abittan

Metz et sa signalétique de Ruedi Baur – Photo : David Abittan

La première visite attendra quelques heures. Arrivé trop tôt pour pousser la porte du Centre Pompidou-Metz, je n’ai pu l’observer dans un premier temps que depuis le parvis. Le “chapeau chinois” de Shigeru Ban n’a pas perdu de sa superbe depuis les premières photos de son achèvement en 2010. La grande place qui l’accueille, en revanche, semble démesurée tant elle reste vide à quelques minutes de l’ouverture du musée.

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Il y a bien une file de voyageurs du côté de la gare, qui emprunte la place pour rejoindre les quais. Mais je remarque surtout quelques groupes non loin du garde-corps surplombant l’un des chantier du quartier. Plutôt masculins, plutôt âgés, durant mes différents passages tout au long de la journée j’aurais aperçu en tout une vingtaine de curieux.

Je discute avec l’un d’eux, qui m’explique suivre l’avancé du chantier au jour le jour. Ancien cheminot, il me raconte le lieu tel qu’il était avant l’arrivée du Centre Pompidou : “Ici il y avait la gare de marchandises, j’ai travaillé pendant des années dans un bureau qui se trouvait juste là !” Les palettes de matériaux entassés vers l’endroit que pointe son index ne laissent pas imaginer l’activité qui y régnait jusqu’à la fin des années 1990 : “La ville évolue, c’est normal, mais je ne peux pas m’empêcher d’être triste quand je vois combien ça a changé.”

A quelques kilomètres du quartier de la gare, non loin de la limite orientale de la ville, une multitude d’écoles prennent place dans le campus de Metz Technopole. Parmi les bâtiments emblématiques, l’ENIM d’Architecture Studio : deux bâtiments de quelques étages, alignés le long d’un patio et reliés par une toiture-façade de tôle noire aux arêtes arrondies.

Un responsable de la maintenance du lieu, croisé sur place par hasard, me fait part des quelques difficultés relatives à l’entretien d’une telle construction : “Ca demande un peu plus de maintenance qu’un bâtiment traditionnel. On a eu notamment des problèmes d’infiltration qu’il aurait sans doute été plus simple de traiter si la mise en oeuvre avait été différente.”

Juste en face, j’aperçois le restaurant universitaire conçu par KL Architecte. Bien plus discret que les constructions remarquées qui l’entourent, le bâtiment semble s’être enfoui dans le sol par sa toiture végétalisée courbée qui se développe dans la continuité des parcelles adjacentes.

L’entrée du réfectoire au contraire est marquée par une coupe dans le terrain d’où surgit une façade vitrée protégée par des brises-soleil en terre cuite. L’intérieur, qui fait la part belle au bois, est assez élégants. Quelques étudiants interrogés me confirment : “c’est beau”, “c’est agréable”, “c’est cool”… Merci les gars !

De retour dans le centre-ville, j’arrive juste à temps pour suivre une visite guidée organisée par l’office de Tourisme. Depuis la cathédrale et ses vitraux de Chagall jusqu’à l’architecture germanique impérial de la Neue Stadt, seuls quelques rares exemples d’architectures contemporaines ont surgi durant l’heure et demie de balade.

A l’intérieur de l’espace délimité par la Moselle et les grandes avenues, l’architecture s’est construite sur plusieurs siècles, mais cette évolution semble être figée depuis quelques dizaines d’années.

Il y a bien la façade des Galeries Lafayette, aménagée par Manuelle Gautrand, la réhabilitation de l’Arsenal par Ricardo Bofill (apparement assez discrète, au moins depuis l’extérieur), ou encore le parking Mazelle de Mariotti & associés qui semble surligner l’arrivée dans l’hypocentre.

Mais l’apport contemporain le plus marquant du centre-ville, c’est assurément la signalétique mise en place par Ruedi Baur depuis l’ouverture du Centre-Pompidou. Des écritures blanches, découpées, qui flottent sur des panneaux ou les façades de certains bâtiments. Un dispositif élégant et fin malgré son omniprésence, et qui offre une homogénéité bienvenue aux différentes typologies de bâtiments.

De retour sur le parvis du Centre Pompidou-Metz, ma deuxième tentative de visite sera cette fois la bonne ! J’ai l’impression de connaître le bâtiment par coeur tant j’ai pu lire sur le sujet, mais je le découvre alors pour la première fois de mes propres yeux.

L’exposition de l’artiste japonais Tadashi Kawamata, visible jusqu’au 15 août, sublime l’une des trois grandes salles d’exposition dont on aperçoit les extrémités depuis l’extérieur : le plafond du long espace pavé de la Galerie 2 est doublé d’un tapis suspendu d’objets hétéroclites en bois, abaissant la hauteur et dévoilant toute la longueur du lieu.

Je ressors plus enjoué que jamais, pensant tenir là le bâtiment le plus abouti, le plus cohérent et même le plus beau de tous ceux visités durant le mois qu’a duré le Tour de France de l’architecture ! Je continue ma visite tout autour du musée, marchant jusqu’aux Arènes de Chémétov à quelques rues de là.

De retour vers le parvis, je découvre une façade inédite du Centre Pompidou : l’arrière du bâtiment, beaucoup plus lourd que la face opposée, où s’empile par-dessous la toile translucide une multitude de gaines et de tuyaux. Quatre étages d’un socle parallélépipèdique duquel dépasse l’une des trois galeries superposées, pourtant si élégante depuis l’entrée principale.

Plus tard, en interrogeant Google, je découvrirais un article de Jean-Philippe Hugron pour Cyberarchi tout aussi interrogatif sur cette partie moins vue du bâtiment :

Ce retour invraisemblable aux effets de façade n’est pas sans interroger. Serait-ce voulu ? Et ces tuyauteries visibles ? Ces escaliers de secours ? Esprit Beaubourg es-tu là ? S’il l’était, pourquoi côté cour ? Et pourquoi ces tuyaux blancs sur fond blanc ? (…) Pourquoi ces vaines tentatives de dissimulation ?


L’auteur évoque, pour expliquer la bévue, une interview du directeur d’alors du musée qui se félicitait d’un budget à l’économie : deux fois moins cher que le Guggenheim de Bilbao pour une surface d’exposition équivalente.

Ecole Nationale Supérieure d'Architecture de Nancy - Arch. Livio Vacchini - Photo : Henri Dancy

Ecole Nationale Supérieure d’Architecture de Nancy – Arch. Livio Vacchini – Photo : Henri Dancy

Le lendemain, à une soixantaine de kilomètres au Sud (et après un voyage mouvementé), je rejoins Lorenzo Diez et Florian Descamps à l’école d’architecture de Nancy. Le premier la dirige, le second en est sorti l’an dernier – auréolé du Prix du Mémoire d’Architecture décerné par la Fondation Rémy Butler – avant d’y retourner quelques mois plus tard en tant que chargé de mission du projet “Région Architecture“.

C’est pour en savoir plus sur cette action justement, que je viens à leur rencontre. L’initiative participe à une réflexion sur l’avenir de l’architecture, la circonstance était trop belle pour ne pas y consacrer la dernière étape de notre Tour de France. L’occasion aussi de visiter l’école d’architecture de Nancy, conçue il y a une vingtaine d’année par Livio Vacchini.

A l’origine de Région Architecture, il y avait bien sûr la volonté de faire évoluer la discipline et de porter d’une seule voix les revendications de tous ses acteurs. Mais la nouvelle carte des région et la création de la future région Grand Est a précipité la mise en place du projet. Alors que rien ne définissait encore l’identité du nouveau territoire, l’architecture se proposait d’en être un des vecteurs.

C’est sur cette base que de nombreux acteurs locaux de l’architecture se sont rassemblés, et ont définis une quarantaine de propositions compilées dans un “livre blanc des acteurs de l’architecture” diffusé depuis quelques mois.



La dynamique globale du mouvement est déjà en elle-même plutôt intéressante. Mais ce sur quoi insiste particulièrement Lorenzo Diez, ce sont les propositions concrètes qui commencent désormais à se réaliser : une université d’été, des formations à destination des jeunes diplômés, bientôt la placement en entreprise de doctorants en architecture…

Parmi toutes les mesures, un bon nombre oeuvre pour la diffusion de l’architecture auprès du plus grand nombre. Pourtant, à écouter parler Lorenzo Diez, on entend bien que tout ne passe pas par la promotion : “Elle est nécessaire, c’est sûr, mais il faut aussi aller de l’avant !” Et devant mon air interrogatif : “Cela fait des années qu’on fait la sensibilisation… Et le rapport est toujours compliqué entre les architectes et le grand public”.

Alors justement, pourquoi cette relation difficile ? Trente jours que je pose la question à tous ceux que je croise dans le cadre du tour de France de l’architecture, et l’on me fait part de tellement de pistes qu’aucune ne s’en dégage vraiment : la faute “aux malfaçons”, “aux promoteurs”, “aux constructeurs”, à “l’élitisme de l’architecture” ou à son “appauvrissement”, la faute “aux architectes”, tout simplement, voire “aux Français” eux-même…

Au fur et à mesure de notre discussion, une nouvelle hypothèse se dégage, loin d’être la moins intéressante : “Il y a peut-être une frustration, une jalousie envers l’architecte, car il a pris l’exclusivité de la construction. Or c’est une fonction vitale de l’homme !” me dit Lorenzo Diez. “Il faut mettre en partage l’architecture, pour permettre aux habitants de se l’approprier au-delà de la seule question du beau et du pas beau“.

A la sortie de l’école, en passant devant une ancienne table à dessin qui trône dans le hall, je repense à un propos tenu quelques minutes avant par Lorenzo Diez : “L’architecture est une activité humaine plus que millénaire, en évolution perpétuelle”.

Ayant moi-même étudié entre le règne du Té et celui du BIM, ayant aperçu une telle évolution des représentations en un temps aussi restreint, je ne peux que le rejoindre. Et pour justifier son implication dans la Région Architecture, il ajoute : “Si déjà il faut être transformé, autant choisir comment. Le rôle des écoles, c’est aussi de préparer la suite !”

Mes deux hôtes m’emmèneront ensuite visiter la maison de Jean Prouvé, avant que je ne rejoigne la gare pour entamer l’ultime trajet de mon aventure, celui qui me ramènera à la maison.

Sur la route, je repenserais à l’interrogation initiale qui avait donné l’impulsion à ce long voyage patrimonial : “C’est quoi le problème avec l’architecture contemporaine en France ?” Je repenserais bien sûr aux réponses qui m’ont été fournies, plus nombreuses et contradictoires à chaque étape.

Puis, avant même que je n’ai le temps de me demander quoi dire, finalement, de ce tour de France de l’architecture, une dame passant à mes côtés m’en offrira la meilleure conclusion. Pas tant un indicateur sur la perception de l’architecture dans le pays, mais plutôt de quoi justifier le voyage : des centaines de kilomètres à vélo, trente jours d’exploration et des milliers de mots échangés avec tant d’inconnus pour aucune réponse concrète. Quatre mots prononcés tandis que je photographiais la façade métallique d’un hôtel de la ville…

“Curieuse idée !”

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