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A Toulouse, le Mirail : “Ce n’est pas juste une question d’architecture”

28 avril 2016 | Par David Abittan

Après une semaine à longer la Méditerranée, et avant d’entamer la longue route de la côte Atlantique, arrêt à Toulouse pour la septième étape du Tour de France de l’architecture. Une balade à vélo au départ du centre ville qui m’amènera jusqu’au quartier du Mirail, plus au sud.

Université Jean Jaurès - Arch. G. Candirais, S. Woods, A. Josic - Photo : Davi Abittan

Université Jean Jaurès – Arch. G. Candirais, S. Woods, A. Josic – Photo : Davi Abittan

L’architecture contemporaine, ce n’est pas ce qui manque à Toulouse. La page consacrée sur le site de référence archi-guide en est bien la preuve, toutes les formes et tous les matériaux sont représentés au sein de la ville rose. Alors certes, la vieille ville est quand même très rose ! Mais il n’y a pas que de l’ancienne brique entre deux façades en brique.

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Le Théâtre national de Toulouse, par Alain Sarfati, le Palais de justice par Pascal Prunet, Jacques Munvez et Alain Castel, ou encore l’hôtel de région Midi-Pyrénées de Munvez Morel Architectes et Tony Rouillard, sont autant d’exemples de réinterprétations actuelles du matériau. Et puis, à mesure que l’on s’éloigne de l’hyper-centre, l’architecture contemporaine devient moins contrainte, depuis l‘arche Marengo (arch. Buffi Associés) jusqu’au très éclectique quartier Borderouge.

Les destructions causées en 2001 par l’explosion de l’usine AZF ne sont sans doute pas pour rien dans la bonne représentation de l’architecture contemporaine. A l’inverse, des bâtiments beaucoup plus anciens subsistent au-delà de la vieille ville, à l’image de l’ex-prison Saint-Michel dont la reconversion prochaine est envisagée.

Je discute avec le gérant d’un snack faisant face aux deux tours crénelées, qui m’explique ne plus aujourd’hui prendre le temps de regarder le bâtiment, malgré son caractère “pas banal”. La conversation dérive, il en viendra assez rapidement à me vanter la ville d’avant, le vieux Toulouse, “plus propre, plus détendu”, et ses bâtiments d’alors, forcément “plus beaux”.

J’insiste sur ce dernier point mais je ne parviendrais pas à en savoir plus. De l’architecture, nous sommes passés à la sécurité et à l’évolution de la population toulousaine (“depuis l’installation d’Airbus”). Ce n’est pas la première fois que l’on m’évoque tous les maux de la société à partir d’une remarque anodine sur les bâtiments qui nous entourent. Est-ce à dire que tout est une question d’architecture ?

Bien que n’offrant pas une grande perméabilité d’un secteur à un autre, je retrouve à Toulouse la diversité de styles qui m’était apparu à Lyon et à Marseille. L’office de Tourisme ne s’y trompe pas et propose plus d’une soixantaine de visites guidées à travers la ville, dont une organisée conjointement avec la maison de l’Architecture qui s’intéresse aux bâtiments remarquables depuis l’après-guerre.

Parmi ceux-ci, la très intéressante réhabilitation de la Caisse d’Epargne par Taillandier Architectes ou le parking et le marché Victor Hugo (Pierre Lafitte, Joachim et Pierre Guénard). Peu de noms de grands-architectes-internationalement-connus, quelques locaux en revanche sont particulièrement bien représentés.

Je sors sans doute trop peu de ma région capitale pour avoir remarqué jusqu’ici qu’en France, au moins dans les villes que j’ai déjà traversé, il est souvent fait appel à des grandes agences du coin. A Lyon beaucoup de bâtiments signés AFAA, à Toulon Duchier + Pietra ou bien BBG, à Avignon Jacques Fradin et Jean-Michel Weck…   Ici à Toulouse, c’est Francis Cardete et Gérard Huet : la Cité de l’Espace, c’est eux, le casino et le grand stade de Toulouse, c’est eux ! La réhabilitation de l’université Jean Jaurès, c’est eux aussi, en collaboration avec Valode & Pistre.

Stadium de Toulouse - Arch. Cardete & Huet/Pierre Ferret /Hok - Photo : David Abittan

Stadium de Toulouse – Arch. Cardete & Huet/Pierre Ferret /Hok – Photo : David Abittan

Justement, j’ai décidé de me rendre dans l’ancienne fac du Mirail. Comme tout le quartier qui l’englobe, elle a été conçue selon les plans de Georges Candilis, Shadrach Woods et Alexis Josic dans les années 1960. Pas adapté au nombre d’étudiants et mal construit, après plusieurs années de chantier le campus n’est désormais pas très loin d’avoir terminé sa mue.

Au milieu d’un assortiment de bâtiments livrés ces dernières années, les trois uniques vestiges du projet originel devraient prochainement laisser la place à un réseaux d’espaces d’enseignements reliés entre eux par une longue promenade abritée.

Un article de la Dépêche du Midi annonçait récemment que le président de la faculté, Jean-Michel Minovez, n’excluait pas l’idée de préserver l’un des trois bâtiments subsistant de la création du campus. Derrière l’annonce anodine, et malgré la prudence avec laquelle elle a été faite, c’est un énième rebondissement dans une affaire qui oppose les partisans d’une reconstruction totale de la fac et ceux qui souhaitent la préservation des souvenirs de l’architecture originelle.

Une histoire comme il y en a eu tant et depuis bien longtemps, que ce soit à propos des Halles de Paris, de la Villa Cavrois ou plus récemment de la Samaritaine. Sauf qu’ici, les premiers concernés semblent bien informés, ce n’est pas juste un débat tenu par des architectes et des défenseurs du patrimoine.  

Je ne m’attendais pas à ce que le premier étudiant que j’interroge soit aussi intéressé par la question, encore moins qu’il cite Candilis. Tout le monde, me dira-t-il, est plus ou moins au courant de ce qu’implique la restructuration du campus, car elle a été souvent évoquée lors des différents mouvements de grève et d’occupations qu’a connu la fac ces dernières années.

Une partie de ses cours ayant lieu dans le bâtiment 18, le principal parmi les trois restants, il me dit comprendre l’intérêt de sa préservation (“il y a des terrasses, le lieu à l’origine devait être génial”), mais plaide pour la destruction : “On ne peut plus faire cours, c’est une ruine, c’est tellement insalubre !”

Un autre étudiant évoquera les “vieux profs nostalgiques” qui ne veulent pas voir évoluer le campus où ils ont fait eux-mêmes leurs études, tandis qu’une troisième, refusant de se prononcer sur la préservation ou non de l’oeuvre de Candilis m’expliquera pour se justifier : “C’est plus qu’une question d’architecture. Il s’agit de savoir quelle université on va avoir, est-ce qu’on veut qu’Airbus détermine les programmes de nos études ?”

Université Jean Jaurès (projet) - Arch. Valode & Pistre - Image : DR Valode & Pistre

Université Jean Jaurès (projet) – Arch. Valode & Pistre – Image : DR Valode & Pistre

Du côté des architectes, une lettre ouverte diffusée en septembre dernier, justifie leur choix de ne pas conserver les anciens bâtiments du fait de leur vétusté, et plus largement de leur inadaptation. Eux-même disent avoir travaillé sur le projet en considérant “comme une évidence [que les bâtiments de Candilis, Josic et Woods] devaient être conservés et réhabilités” mais qu’ils ont fini par comprendre qu’il n’était pas possible de le faire sans “dénaturer l’écriture architecturale originelle” justifient-ils, avant de dresser l’inventaire des modifications nécessaires : “renforcement de structures, impact visuel des isolants extérieurs, hauteurs d’acrotères non règlementaires, menuiseries extérieures trop épaisses, etc.”

Comme cette étudiante estimant que la question portait au-delà du domaine architectural, la lettre signée par Francis Cardette, Gérard Huet, Jean Pistre et Denis Valode évoque “le symbole de cette architecture, porteuse des idéaux de mai 1968, d’une vision nouvelle et généreuse de la transmission du savoir”.

Enfin, l’héritage de Candilis devrait, selon eux, se trouver plutôt dans le fait de “re-penser” le lieu plutôt que de le caricaturer, et de terminer par une citation de Gustav Mahler : “La tradition n’est pas l’adoration des cendres mais la perpétuation du feu”.

Je n’aurais pas le temps de visiter Borderouge. Ce quartier du Nord de la ville, construit dans les années 2000, propose une collection de bâtiments semblant illustrer en un même voisinage toutes les typologies de l’architecture contemporaine. Les photos des différents projets impressionnent par les formes, les matériaux et les couleurs employés.

J’étais curieux de me rendre particulièrement à la résidence Origami, conçue par l’Agence Bernard Bühler. Le bâtiment est sublime, et d’autres réalisations de l’architecte me laissent supposer que les logements y sont intelligemment pensées.

Résidence Origami - Arch. Agence Bernard Bühler - Photo : Vincent Monthiers

Résidence Origami – Arch. Agence Bernard Bühler – Photo : Vincent Monthiers

Mais j’aurais voulu m’y rendre aussi pour interroger ensuite l’auteur d’un article dont j’ai pris connaissance en préparant ma venue. L’urbanisation “délirante” du quartier était raillée, et l’immeuble de Bernard Bühler était présenté comme une “résidence (…) où les lattes en bois, les éclats de vert et les géométries asymétriques renvoient autant à la satisfaction des concepteurs qu’à l’inquiétude, voire au rejet aujourd’hui d’habitants protégés de rien avec ces clôtures de nain qui font bien rire l’envahisseur“.

J’aurais bien aimé discuter de cet article avec les personnes croisées sur place. J’aurais pu les interroger sur les “concepteurs” dont on vante la “satisfaction”, et peut-être partager avec eux l’enseignement que m’a apporté cette journée à Toulouse : tout n’est sans doute pas qu’une question d’architecture.

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