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A Rouen, quartier de la Luciline : “C’est toujours les mêmes bâtiments”

11 mai 2016 | Par David Abittan

Treizième étape du Tour de France de l’architecture, Rouen n’est pas particulièrement connue pour l’omniprésence de son architecture contemporaine. Pourtant, une balade au-delà du centre-ville montre combien ses quartiers périphériques misent grandement sur les nouveaux bâtiments.

Kindarena - Arch. Dominique Perrault Architecture - Photo : David Abittan / Derrière : Docks 76 par J.-M. Wilmotte et Pont Flaubert par A. Zublena et M. Virlogeux

Kindarena – Arch. DPA – Photo : David Abittan / Derrière : Docks 76 par J.-M. Wilmotte et Pont Flaubert par A. Zublena et M. Virlogeux

A moins d’une centaine de kilomètres du Havre, Rouen aussi a souffert durant la seconde guerre mondiale. Pour qui se cantonne au minimum touristique, ce n’est pas forcément évident. A visiter le Palais de justice, l’Abbatiale, la cathédrale et tout le quartier qui l’avoisine au Nord, le centre-ville montre plutôt un mélange d’architectures régionaliste, néo-classique et gothique, apparement préservés des bombardements.

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Il faut s’extraire de la vieille ville pour découvrir un autre visage de Rouen. L’Eglise Jeanne d’Arc, de Louis Arretche, ou le théâtre des arts, de Jean Maillard, Robert Levasseur et Pierre Sonrel, remplacent par exemple des édifices détruits en 1944. Il y a bien à proximité quelques constructions plus récentes, une extension du rectorat en 1994 par Cuno Brullmann et Arnaud Fougeras Lavergnolle, des logements de Jean-Paul Viguier de 2012…

Mais l’architecture contemporaine à Rouen s’exprime surtout le long de la Seine, dans un parcours qui s’étend du Parc Grammont jusqu’au Pont Gustave Flaubert, inauguré en grande pompe il y a une dizaine d’années. Entre ces deux points, l’élément le plus marquant n’est pas forcément le plus apprécié. Un large silo en dégradé de bleus s’élève en vis-à-vis de la promenade plantée qui dessert l’université.

A l’intérieur, une gigantesque image apposée sur la paroi offre une immersion à l’intérieur d’un tableau à 360 degrés. Pour quelques jours encore, l’attraction nous fait voir la forêt amazonienne de l’intérieur, avant de laisser la place dès le 28 mai à un point de vue sur la ville de Rouen au XVème siècle.

L’effet est bluffant, les visiteurs semblent ravis, les enfants plutôt heureux, mais depuis le quai d’où prend place la grande tour, les commentaires sont moins enjoués. Cette “tour qui gâche le paysage”, construite de toute pièce il y a quelques années, ne semble pas le meilleur élément pour promouvoir l’architecture contemporaine dans la ville.

Les réhabilitations et reconstructions de vieux docks le long du fleuve paraissent bien plus appréciés. Des activités aussi variées que des restaurants, des bureaux, une salle de sport ou un laser game y prennent place.

Jacques Tanguy, le principal spécialiste de l’histoire de la ville me fait l’honneur de m’accompagner le temps d’une marche le long des berges. Il me fait remarquer, à raison, combien les lieux sont appropriés par les Rouennais, qu’ils se baladent ou profitent du soleil, sur des transats ou dans l’herbe. Une aussi vaste promenade offerte aux seuls piétons, c’est certes très agréable mais c’est aussi assez rare. 

Beaucoup de villes commencent à se réapproprier leurs quais mais les voitures ne le désertent pas complètement. Je lui fait remarquer que Paris continue à soulever des oppositions virulentes quant au projet de mise à disposition des berges aux marcheurs, tandis qu’ici la question ne doit plus se poser depuis longtemps.  

C’est que la piétonnisation de la ville ne date pas d’aujourd’hui, “en rendant piétonne la rue du Gros Horloge dès 1971, Rouen a été pionnière en France”, m’explique Jacques Tanguy. Ce qui est étonnant, c’est que paradoxalement la place de la voiture reste assez présente dans la ville. Certes, quelques passerelles facilitent la traversée de cette grande artères routière qui traverse la ville d’ouest en est, mais elles se font plus rares au fur et à mesure que l’on s’éloigne du centre.

Qui plus est une ligne de chemin de fer, en direction du port, double cette voie et rend plus difficile encore son franchissement, surtout à vélo ou quelques uns de ces passages nécessitent de monter des escaliers. Une rouennaise, qui me faisait remarquer les symboles interdisant d’emprunter les couloirs de bus à vélo me le confirmait : “A pied, on peut faire tout le centre ville et les quais sans soucis, mais à vélo c’est pas encore ça !”

J’en ai fait la mauvaise expérience en tentant de rejoindre le quartier de la Sablière, du côté du Parc Grammont. Les coups de klaxon m’ont définitivement convaincu d’emprunter les trottoirs, et tant pis pour les piétons. Délimité par de nombreuses voies de chemins de fer et par la commune voisine de Sotteville, le quartier n’est ouvert sur Rouen que par l’un de ses quatre côtés, qui mène au large Boulevard de l’Europe.

Sur place, les maisons de briques voisinent avec des logements assez denses de la reconstructions. D’une échelle plus restreinte, des bâtiments de ces dernières années s’y insèrent plutôt bien. Le quartier est en pleine évolution, ce que me confirme une habitante qui connaît l’endroit depuis son enfance : “Il y a eu pas mal de relogements, pour certains c’était une déchirure de devoir partir mais ça a apporté une vraie mixité, ça fait du bien de voir de nouvelles têtes !”  

Quant aux bâtiments, elle n’est ni choquée, ni particulièrement émerveillée. Mais quand je l’interroge sur la bibliothèque de Ricciotti, toute proche, elle m’en parle avec enthousiasme : “C’est un super endroit, j’aime beaucoup !” Deux fois durant notre discussion elle précisera à propos du bâtiment qu'”ils y ont rajouté les archives”.

Le détail a son importance, car ce n’était en effet pas dans le programme d’origine. Une sacrée affaire que la construction de cette bibliothèque municipale, menacée de destruction alors même que deux étages étaient déjà sortis de terre. Après les élections municipales de 2008, la nouvelle équipe ne souhaitait pas terminer le bâtiment pour des raisons budgétaire. La modification du programme initial, et notamment le passage d’une bibliothèque “centrale” en bibliothèque municipale, et l’ajout d’archives départementales, a permis d’ouvrir le financement à d’autres collectivités, rendant possible l’achèvement du chantier.

Une histoire étonnante qui en rappelle une autre, quelques années plus tard. L’architecte d’une résidence étudiante non loin de là avait dû revoir sa copie pour des façades jugées “trop colorées”. Le bâtiment a apparemment beaucoup changé puisque je n’ai même pas réussi à le retrouver le long du boulevard de l’Europe.

L’adjoint en charge de l’urbanisme de cette période 2008-2012 est aujourd’hui maire de la ville. Ce qui pouvait laisser craindre une méfiance généralisée vis-à-vis de l’architecture contemporaine n’a finalement pas eu d’impact sur la bonne place qu’occupent aujourd’hui ces nouvelles construction dans la capitale normande.  

D’abord, il y a le Pont Flaubert. Deux interlocuteurs à deux reprises n’ont pas manqué de me rappeler qu’il est bien “à l’origine du Pont de Bordeaux“, construit quelques années plus tard selon le même procédé de levage. Dans son prolongement, rive droite, le centre commercial construit par l’agence de Jean-Michel Wilmotte, Docks 76.

Un ancien dock réhabilité auquel a été adjoint un faux-jumeau recouvert de tuiles de terre cuite. Préserver un vieil entrepôt et construire à côté un volume similaire, il y a de quoi penser au Frac-Nord-Pas-de-Calais construit quelques années après à Dunkerque par Lacaton & Vassal. Une réalisation peut-être un peu plus agile, mais qui n’a après tout pas la même destination. Il s’agit ici d’un centre commercial, la finalité n’est pas la même. D’ailleurs, une fois à l’intérieur, c’est une galerie comme on en connait d’autre, et il faut lever les yeux bien hauts pour retrouver le béton d’origine.

En face du centre commercial, le nouveau quartier Luciline recueille des avis contrastés. Yves Tanguy, spécialiste du Rouen historique, se félicite d’un quartier “bien fait et bien pensé”. Les quelques résidents que j’y ai croisé aussi s’en disaient très satisfaits, le discours de l’une d’elle me faisait d’ailleurs penser à une récitation de l’argumentaire écologique largement affiché sur les palissades des chantiers alentours.

Un peu plus loin en revanche, j’ai rencontré un couple assez remonté contre les nouveaux quartiers rouennais, et plus largement l’architecture “similaire” que l’on rencontre partout ailleurs : “C’est toujours le mêmes bâtiments, toujours cubiques”. Et peu importe que les réalisations d’AZ Architectes et de l’Atelier des 2 anges valorisent la brique, ou que celle du bureau 112 fasse la part belle au béton, mes interlocuteurs eux n’y ont vu que des “façades lisses, recouvertes par une espèce de verre”.  

Juste derrière, le long du centre commercial, une vaste place accueille en son centre les très larges escaliers qui mènent au Palais des sports, le Kindarena comme on l’appelle ici. Même un jour où il n’accueille pas d’événement, quelques groupes de jeunes rouennais occupent l’espace. Aucun de ceux que j’y ai croisé n’habitaient à proximité immédiate du lieu, la plupart sortaient du centre commercial.

Un groupe d’adolescentes profitant des derniers rayons de soleil de la journée sur les marches du bâtiment me font part de leurs avis partagés sur l’architecture du quartier. “C’est très carré”, me fait remarquer l’une d’elles, apparemment pas très convaincue. Toutes s’accordent en revanche pour louer le Kindarena : une “très belle architecture” sur une place “où l’on se sent bien”. Un couple un peu plus loin, qui se prend en photo à travers la surface réfléchissante de la toiture, semble partager l’avis.

Kindarena – Arch. Dominique Perrault Architecture – Photo : David Abittan

C’est étonnant tout de même ces remarques récurrentes sur l’architecture contemporaine qui reproduirait toujours une même forme : “carré”, “cubique”, “rectangulaire”, ainsi que je l’entend souvent. Les toitures triangulaires, mille fois plus présentes le long des routes que j’ai traversé ces derniers jours, ne m’ont pas semblé en revanche faire l’objet de tels regrets.

De l’autre côté de la Seine, j’aperçois de loin les silos de Senalia qu’une superbe réhabilitation par R Architecture était censée valoriser. Des miroirs et des lumières changeantes devaient y être installées pour proposer aux rouennais de redécouvrir leur patrimoine industriel, de rouvrir les yeux sur l’architecture qui les entoure.

Malheureusement, il semblerait que le projet ne soit plus aujourd’hui d’actualité. Pour les quelques rouennais rencontrés réticents à l’évolution de leur environnement, voilà qui aurait peut-être pu les aider à se rendre compte que, quelqu’en soit la période, l’architecture d’une ville multiplie bien les formes et les matériaux. Au-delà, certes, de quelques inévitables constructions “rectangulaires” aux façades “vitrées”.

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