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A Marseille, Vieux Port : “Tant que ça ne masque pas la mer !”

23 avril 2016 | Par David Abittan

Vendredi 22 avril, la cinquième étape du Tour de France de l’architecture a pris place à Marseille. Balade dans la cité phocéenne entre l’école d’archi à Luminy, et le Vieux-Port, réhabilité ces dernières années, en passant bien sûr par la Cité Radieuse de Le Corbusier.

Campus de Luminy - Arch. René Egger - Photo : David Abittan

Campus de Luminy – Arch. René Egger – Photo : David Abittan

Je ne veux surtout pas rentrer dans les clichés. Je ne cherche même pas à définir l’identité des villes que je traverse tant j’aurais peur de multiplier les lieux communs. Mais tout de même, lorsque j’ai pris contact avec Didier Dalbera, enseignant à l’école d’architecture de Marseille, il m’a invité dès notre premier échange à faire “un arrêt au stade Vélodrome et au Corbu” avant d’arriver sur le campus.

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Les réalisations de Norman Foster, Zaha Hadid, ou Kengo Kuma peuvent bien attendre… En bon élève, je file Boulevard Michelet, passe devant le “Nouveau Stade Vélodrome” – un escalier et cette grande enveloppe blanche, ce ne doit pas être le meilleur point de vue – pour rejoindre l’Unité d’Habitation.

Je connaissais déjà la Maison Radieuse de Rezé, pour y avoir passé quelques jours, et je n’ai donc pas ressenti la même émotion en arrivant au pied de l’immeuble. Ce doit être un truc propre à la première rencontre, face à l’immensité de l’ouvrage, ou face à une icône tant vue et tant commentée. En revanche, j’allais enfin découvrir la fameuse “3ème rue”, la rue commerçante, et ça c’était excitant !

Des cinq Unités d’Habitations existantes, seule celle de Marseille conserve encore des commerces. Pour quelques décennies au moins, à n’en pas douter, la question est de savoir lesquels. Le boulanger, arrivé ici il y a près de cinquante ans, regrette le remplacement des boutiques par des bureaux : “Il y a quelques années encore, il y avait une boucherie. Mais elle aussi a fermé. Lorsque un commerce est remplacé par un bureau, alors ça ne redeviendra jamais un commerce !” Il y a bien quelques autres magasins, entre les architectes et le cabinet paramédical : une agence immobilière, une librairie et un “concept-store”, mais pas de quoi vivre en autonomie…

Au même étage, l’hôtel-restaurant semble ne pas désemplir. Aux quelques cabines de l’hôtel associatif originel, ont été rajoutées des appartement de l’étage supérieur. Dominique Girardin, dynamique et charismatique patronne du lieu, m’emmène au pas de course pour me montrer les chambres. Chaque objet lui amène une histoire, les meubles de designers contemporains jouxtent le mobilier d’origine : “on n’essaye pas de reproduire à l’identique les chambres d’avant, mais plutôt d’imaginer comment Le Corbusier les aurait meublées aujourd’hui, d’en garder l’esprit”.

Quelques étages plus haut, le toit-terrasse est en revanche moins animé. Les nuages de passage au-dessus du bâtiment ne valorisent pas l’aménagement de béton. Ora Ito peut bien se démener dans l’animation du MAMO qui y prend place, je retrouve sur cette place grisonnante la même sensation que j’avais pu ressentir à Rezé : le toit-terrasse n’est décidément pas l’espace que je préfère des Unités d’Habitation. En revanche, c’est un lieu idéal pour observer la nouvelle couverture du stade Vélodrome. J’ai rempli les deux objectifs de ma mission, et je peux désormais me rendre à l’école d’architecture.

“Luminy, c’est encore à Marseille ?” Didier Dalbera a le chic de ne pas relever la naïveté de ma question. Il n’y a que quelques kilomètres d’ici au Corbu (de côte, on m’avait prévenu), mais j’ai l’impression d’avoir passé une frontière. Les voitures bruyantes ont laissé la place au silence de la nature. Je demande à mon interlocuteur ce que ça change pour les étudiants d’être “aux portes des Calanques”, sa réponse marquera la thématique de notre discussion : “D’ici, tu vois la ville de plus loin !”

Didier Dalbera est enseignant à l’Ecole Nationale Supérieure d’Architecture de Marseille. C’est ici qu’il a étudié, et c’est ici qu’il intéresse les élèves aux questions de la représentation et de l’informatique. Nous visitons l’école, ses bâtiments et ses nombreuses passerelles. Nous discutons des normes, pas toujours adaptées à la région, et il me raconte un jury de diplôme durant lequel Henri Ciriani, Grand Prix national d’Architecture, avait fustigé un projet qui n’avait pas assez de fenêtres : “mais il ne se rendait pas compte qu’à Marseille on ne vit pas comme à Paris, le soleil on s’en protège !”

Mais s’il devait y avoir une manière de penser propre à cette école, ça ne serait pas qu’une question de climat selon Didier Dalbera : “Peut-être qu’on est moins dans le grand geste architectural, peut-être que l’on préfère plutôt investir les petits espaces disponibles plutôt que lancer des projets démesurés”, et de me raconter l’anecdote d’un étudiant qui n’avait pas passé son diplôme après avoir décrété que “la seule vraie réponse à la problématique posée par son projet était de ne rien faire”.

École nationale supérieure d'architecture de Marseille - Arch. René Egger, extension PAN Architecture - Photo : David Abittan

École nationale supérieure d’architecture de Marseille – Arch. René Egger, extension PAN Architecture – Photo : David Abittan

Ce n’est donc pas un hasard si, discutant des constructions engagées lors de Marseille-Provence 2013, il me recommandera avant tout l’ombrière de Norman Foster sur le Vieux-Port : remplissage par le vide d’une place grâce à quelques poteaux supportant un plafond en miroir d’une cinquantaine de mètres de long.

Je m’y suis rendu par la suite, et la réalisation m’a semblée aussi fantastique que la description qui m’en avait été faite. Malgré la grisaille ambiante, le reflet de la mer était bien visible au sortir de la Canebière et c’est assez enjoué que je suis allé à la rencontre des passants. Mais visiblement, tous ne partageaient pas le même engouement. Certes, les nombreux touristes avec qui j’ai discuté se disaient ravis de l’installation, et multipliaient les photos de leurs reflets au plafond. Mais je regrette que cette appropriation ne me soit pas paru aussi flagrante de la part des Marseillais eux-mêmes.

J’imagine bien que beaucoup doivent se réjouir de la nouvelle poésie qui s’échappe du quai des Belges, mais ceux que j’ai rencontré ce jour-là ne tenaient pas un tel discours. J’ai entendu parler d’un “gadget”, d’une “attraction”, ou même simplement d’une “place”, mais à chacun de ces mots étaient accolés “pour les touristes”. Ca me rappelle un article de Slate.fr écrit par Jérémy Collado, qui interrogeait la défiance des Marseillais envers les nouveaux bâtiments qui leur étaient conçus. C’est évidemment une position difficile à retranscrire, le MuCEM d’ailleurs avance des chiffres provenant de sondages pour contredire cette idée. Mais hier sur le Vieux-Port, c’était bien le point de vue qui était défendu.

Pour autant, les nouveaux bâtiments de ces dernières années ne concernent pas que les touristes de Marseille, les habitants aussi ont pu profiter d’une série de nouveaux équipements. Parmi ceux-ci, le très beau bâtiment abritant les archives et une bibliothèque départementales par Corinne Vezzoni, nominé à l’Équerre d’argent en 2006 et sélectionné au prix Mies Van der Rohe en 2007.

Et puis de toute façon, de quel bâtiment a-t-on vraiment besoin lorsqu’on habite face à la Méditerranée ? Cette boutade de Didier Dalbera a été reprise en partie par un passant interrogé devant l’ombrière de Norman Foster. Alors que je lui demande son avis sur l’édifice, il me répond : “Après tout, tant que ça ne masque pas la mer !” Le stade Vélodrome, la Cité Radieuse… et donc la mer !

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